je te remercie pour ton mail, plein d’attention et de tempérance.
J’en ai reçu des brouettes, et je me suis efforcé de répondre à tous. Quand j’ai reçu le tien (et celui de Boub aussi), j’étais à Kyoto, je n’ouvrais alors mon ordinateur que pour lire les infos. Je te réponds donc maintenant , ici (tu peux t’estimer heureux: Boubou, lui, attendra encore un peu, le pauvre).
Nous allons bien, nous sommes rentrés de Kyoto hier après-midi, il fait bon retrouver ma cité-dortoir, tié-quar sud de Yokohama.
Kyoto est une très belle ville. Quand tu viendras me voir au Ponja, j’espère qu’on pourra s’y rendre quelques jours pour y boire des canons (tu vas kiffer le Calpis et le Natchan, j’ai encore jamais vu d’Orangina en vente où que ce soit dans ce foutu pays). Elle est entourée de verdure, et traversée par plusieurs fleuves, c’est fort agréable. On peut se rendre à peu près n’importe où à pied si on en possède deux, et à vélo c’est carrément le bonheur si tu aimes t’arrêter tous les soixante mètres pour laisser passer des 4×4 de bourges.
Les couleurs et les textures sont multiples, du bois, du béton, de la rouille, des câbles, du laque. Les pruniers sont en fleurs, les cerisiers essayent de les imiter. Nous y poser quelques jours nous a fait un bien fou.
On se sentait d’abord un peu plus loin du merdier. Quand on a décidé de quitter Yokohama, on était en pleine dégringolade: chaque fois qu’Edano donnait une conférence de presse, c’était pour nous annoncer une merde et on se demandait bien jusqu’où ça pouvait aller. Et puis les autres guignols de la Tepco qui se décomposent devant les journalistes… on a vraiment cru que ça allait péter façon champignon et que j’allais y laisser mes roupettes, comme Naked Snake a paumé les siennes à Groznyj Grad en faisant le marioles à quelques bornes d’un missile Davy Crockett. Remember The Alamo.
Bon, on est pas beaucoup plus rassurés maintenant, quand on les voit refroidir les réacteurs au jet d’eau, comme on réhydrate des hippopotames dans un zoo. Mais c’est pas non plus l’énorme débandade de la semaine dernière.
En se planquant à Kyoto, on s’est aussi mis à l’abri de l’énorme pression qu’a exercé la France sur nous à ce moment-là. Nos familles et nos amis, et c’est bien normal, ont balisé leurs races et nous ont tous invités à foutre le camp. Le gouvernement de la Rance, par l’intermédiaire de l’Ambassade, nous a bien fait pétocher aussi. Après nous avoir recommandé de dégager, ils se sont mis à distribuer les capsules d’iode sur Tokyo, puis carrément à mettre à dispo des avions pour tout le monde.
J’ai rien contre hein, au contraire, on leur gueule dessus quand ils laissent nos grabas se faire caniculer à sec, alors pour une fois qu’ils prennent les devants. Ouais, je trouve même qu’ils nous ont filé tous les outils pour pouvoir réagir. Mais v’là comment la majorité des 9000 français présents sur l’archipel a paniqué ! Guybrush (qui s’était carrément tiré à Kyûshû) est passé au consulat à Kyoto, pour choper des papiers. C’était le chaos apparemment. Des expats chialaient leur maman au téléphone tellement ils avaient peur de mourir, et côté guichet ils avaient plus que 19 carnets dispos pour faire des passeports.
On a dû faire la part des choses. Prendre tout ce qu’on nous donnait et faire le tri: se frayer un chemin entre la mollesse des autorités japonaises et le « tout le monde dehors » des nôtres, entre la lenteur de l’info jap et le grand n’importe quoi de la presse française qui nous apportait certes beaucoup plus de détails mais qui s’est révélée à plusieurs reprises inexacte (fallait voir les titres de ouf genre « dernière minute: nouveau séisme Magnitude 6 à Tokyo » quand ça pétait à Shizuoka).
Puis nos journaux se sont un peu calmés, les messages qu’on nous envoyait n’étaient plus des « cassez-vous » mais devenaient des « faites gaffe quand même à vos miches ». Le fait de nous mettre mis à couvert a apaisé nos familles, et on a peu à peu décroché nos têtes de la télé pour aller marcher et bouffer des trucs.
Puis quand on s’est sentis inutiles, on est remontés à Yokohama. On a décidé ça la veille. Faut bien le faire tourner ce pays, et puis moi j’ai retrouvé un peu de taf. Prof de céfran dans un lycée, ouais. Une journée par semaine seulement, mais c’est bien payé. J’ai ouvert un compte à la poste ce matin, et je passe une visite médicale demain (avec radio des poumons et tout, on va bien rigoler je crois). J’ai plus qu’à trouver un mi-temps et je suis peinard, et comme y a un paquet de Français qui ont lâché leurs boulots en foutant le camp, je vais pas me gêner, je vais faire le charognard.
La famille de Waka va bien, on s’inquiète bien sur du fait que Sendai est pas loin de Fukushima, mais ils ont l’air de positiver. Une partie de leur ville ne ressemble plus à rien, ils doivent faire la queue pour avoir accès à de la flotte, de la bouffe, et n’ont toujours ni électroque, ni essence. Sans cette fucking centrale en carton, le Japon pourrait se concentrer sur la reconstruction de la côte, mais du coup tout prend un temps fou.
Dès qu’on peut, on va les voir (ils ont rétabli les trains hier), ils sont si gentils. Mais c’est pas encore d’actualité. On attend avec impatience le moment où Edano (ce mec est incroyable, il ne dort jamais je crois) n’aura plus rien de spécial à nous dire.
Donc Bange, tu viens quand tu veux. Pas tout de suite hein, mais pourquoi pas cet été ? On devrait avoir Boris et Maria (j’ai reçu leur faire-part d’ailleurs, c’est cool). N’oublie pas ton maillot de bain, les plages du Shonan sont intactes (elles étaient déjà dégueulasses avant le séisme). Et ne t’inquiète pas, l’incident qu’on a eu lors de notre dernière sauterie ne se reproduira plus jamais, j’ai enfin trouvé des gommes à ma taille.
Don’t don’t don’t don’t don’t don’t
Don’t don’t don’t don’t
Don’t want don’t want don’t want don’t want
Don’t want no short dick man
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